Charmante K


C'est un soir de loups échauffés par le cri fauve des guitares. Elle apparaît aux noirceurs comme un ange improbable. En un chassé-croisé de regards, elle s'approprie le temps. Une tendre demie-lune illumine son visage en un sourire, alors qu'au creux de ses perles de jais réside une claire vision sagace, vieille comme toute la conscience du monde. Avec suffisamment d'attention, on y entraperçois un jardin de lotus enlacé aux nuages, là elle cultive inlassablement des forêts luxuriantes de poésie, une constellation lénifiante peuplée par toutes ses mélodies. On devine alors la nature profonde de son âme malgré ses traits de jeunesse. 


Nous échangeons quelques étincelles enthousiastes comme si nous nous connaissons déjà. Je trouve une âme soeur et jumelle dans une nuit transie par l'automne, un feu joyeux et vivant pour acclamer la candeur des étoiles. J'ai le plexus qui s'exalte d'un amour plus grand qu'une romance, celui d'une amitié franche et fulgurante, consumée par l'élan des secondes qui passent. 


Elle fut brève, charmante et éternelle, comme nos vies qui se plissent entre la terre et le ciel.
 

Ceci n'est pas un sourire


Ne dites pas que je suis souriant. Sachez que j'ai des dents exhibitionnistes et coquettes qui se mettent à jour lorsqu'elles rencontrent un visage.


Cet arc denté et lumineux, c'est l'amour.


Même si mes dents tombent, les autres muscles de ma mâchoire, mon faciès, mes rides et une étincelle dans mon oeil vous assurent de la joie que j'ai de vous croiser.


Encore là, il ne s'agit pas d'un sourire édenté, c'est l'amour.


Lorsque que ma fin terrestre approche, que toutes les souffrances envahissent mon corps et ma mémoire s'embrouille dans la maladie, vous trouvez un halo de réconfort dans l'instant éphémère où nos regards se croisent pleinement. Je vous reconnais et mon visage s'illumine, comme au temps de nos jeunesses.


Ceci n'est pas un rictus tordu de douleur, le sourire du dernier souffle, c'est l'amour.


Alors que vous me portez en terre, vêtus de noir à égrainer des chapelets de tristesse, vous échangez vos souvenirs de ce «moi» vivant, beau et fort, que vois croisiez aux hasards de nos existences. Ça vous fait du bien et atténue la douleur de mon absence.


Ceci n'est pas un trésor de réconfort, moi souriant jusqu'à votre propre mort, c'est l'amour.


Épuisé d'avoir pris de front la tempête de vos émotions, vous vous assoyez sous un arbre, et vous regardez le soleil s'éteindre à l'horizon, laissant une fontaine d'étincelles jaillir sur le dos des vagues. Votre coeur se gorge de chaleur lorsque vous réalisez que le bonheur que vous ressentiez à ma vue — ce sourire — se retrouve en toutes choses: une larme sur l'herbe fraiche; l'harmonie du ruisseau clapotant sur les rochers; la grâce de l'oiseau qui plane dans l'été. Tout, partout, tout le temps.


Ceci n'est pas vous souriant, ni même le clin d'oeil d'un dieu ancien, c'est l'amour.


Maintenant que vous êtes repus d'amour, que vous vous êtes sustenté de l'Amour-En-Toutes-Choses, méditez. Profitez de ce moment, sentiment de satiété entre deux repas: vous êtes calme! Plongez longuement en vous-même sans attendre ni rien attendre, et oubliez même l'amour si doux confort. Laissez votre Soi se fondre sans peur dans le magma originel, puisqu'au début et à la fin, il n'y a rien, puisqu'il n'y a ni début ni fin. Au-delà du grand soleil d'or, voyez clairement, maintenant, le ciment invisible de Tout Ce-Qui-Est!


Ceci n'est pas la joie du dernier souffle, ni une divinité affable, ou encore un trésor de réconfort. Ceci n'est pas un sourire et n'est pas l'amour non plus. C'est le vide, matière première de l'univers.
 

De la pizza chaude et des portes

De: Charles Quenoche
À: Le Mick d’Amérique

Cher Mick d'Amérique,


Je songeais à téléphoner à mon concierge, qui se nomme Serrurier Multicrasse, afin que celui-ci répare ma sonnette, dont le tintement était déficient, ou plutôt dont le tintement était absent. Dans une tournure d'événement favorable, cette pathologie a été contrecarrée par le livreur de pizza, ce grand manitou de ruelles, qui a réussi à me prévenir de son arrivée (en doigtant surprenamment, mais minutieusement, ladite).


Ainsi, ce problème étant résolu et ma faim d'entrer en contact avec un individu, elle, étant toujours fraîche et en suspens, je décide d'entrer en contact avec toi.


Tu ne répares pas les sonnettes, mais tu connais les portes ! Aussi, tu ne racontes pas de sornettes et tu aimes tes potes. Ces prédispositions judicieusement reliées ne font que m'encourager à t'écrire.


Tu as une bonne connaissance des portails en bois (des portes), comme Jim Morrison. Sapristi de tabernacle, il n'avait pas appelé cela The Doors pour rien. Tout comme lui, tu apprécies les expériences shaman-hic ! Soient celles qui donnent accès à l'autre monde, à « l'envers du décor » Tu crois, comme Morrison l'a pensé, qu'il est une Majestueuse Porte qu'il faudra ouvrir, un jour ou l'autre, qui permettra une succion réciproque de ces univers si proches, un mélange, un bâtard de party. Si empêtrés que nous sommes dans notre monde farouche, si épuisés que nous sommes à force de nous verser du café sur la tête et à éternuer du sang sur les fleurs, nous oublions l'Autre Monde.

Pourquoi ai-je commandé ma pizza, si je puis me permettre cette digression graisseuse ? J'y suis allé, à la pizzeria, tout à l'heure. J'y ai croisé un ancien camarade. Qui me parlait de tout un tas de trucs invraisemblables. Il voit des hasards significatifs là où je ne saurais même pas en voir si je m'y efforçais. L'ancien ami est un conspirationniste, un type qui imagine des relations qui ne sont pas fondées entre les chiffres, un flou furieux !

 

Je me disais : le Mick d'Amérique, le Nosmiky et moi-même devons très certainement sembler être de pareils fous aux yeux des autres. Mais ce n'est pas cela. Le problème de cet ex-camarade que j'ai croisé est celui de la porte. Le pauvre bougre a jeté un oeil frénétiquement attiré, curieux et inquiet dans l'entrebâillement, il a vu des choses, des monstres, des entités, une kyrielle de squelettes dansants ! Mais il n'a jamais fait tourner le panneau mobile sur ses gonds.

 

Ainsi, pour ma part, j'ai eu peur de lui. Je suis retourné chez moi pour commander la pizza plutôt que de la prendre au comptoir. Pas de temps à partager avec celui qui s'est étouffé avec ses visions !

 

Tu me permettras de citer une pièce de théâtre écrite par le nouveau Shaképieu, dit le Prince Rotatif.

 

Ici, le personnage dit :

 

« Je voudrais ramener cet univers sur Terre. Sauver ma planète, ses habitants. Éponger d'une eau divine les moindres brûlures ; apaiser de l'exact remuement de lèvres chaque blessure sourde ; enterrer les vices ; me propulser d'éclair à éclair, comme s'il s'agissait de lianes, afin de toujours être là pour aider mon prochain dans le malheur. »

 

Et l'autorité suprême de lui répondre :

 

« N'avez-vous jamais songé que le Paradis se suffit peut-être à lui-même ? »

 

Envers du décor, univers jumeau, paradis, tout cela ne sont que des synonymes complaisants culturellement ! Façonnés pour le pavillon de l'oreille qu'ils chatouillent.

 

Ainsi, tu veux ouvrir cette porte, mais tu ne sais pas ce qui se produira ensuite. Qui entrera, entrera. Qui quittera, quittera. Il n'est pas question de faire du métissage, nous voulons seulement qu'il y ait de la communication dans le passage !

 

Mais pour cela, Mick d'Amérique, tu dois te réveiller. Il semble que tu as fameusement hiberné, sous les couvertures de neige, collé en cuiller contre le Yéti, notamment.

 

Il est temps que tu regagnes la barre du Vaisseau, que tu fracasses les horizons (attention aux moineaux dans le pare-brise) et que tu propulses le grand véhicule artistique vers l'autre moitié de l'univers.

 

Nous t'attendons !

 

Bacchus Olympius,

dit le délinquant austère,

dit CHARLES QUENOCHE

Des histoires pour les fleurs

Le vent et les arbres s’enlacent suavement. C’est le souffle chaud de l’été qui apaise l’âme des voyageurs. Je profite allégrement du répit que procurent les heures, n’exigeant rien d’autre que de sentir le sang rouler à travers mes veines. J’ai souvenir de mes ébats dans l’imaginaire, de rencontres plus ou moins glorieuses avec mes monstres et mes anges intérieurs. Je m’ennuie sans trop m’ennuyer de mes épopées — s’émanciper dans l’envers du décor demande temps et énergie. 

J’aimerais repartir en mission, mais je ne ressens aucune urgence: le ciel me sied si bien; l’or foin me chatouille l’âme; mes pieds s’enracinent jusqu’au coeur de la terre. Pourquoi troquer le réconfort de la paix contre l’incertitude de la création, les remises en questions du tangible et les retours épuisants de mission? Je sais, je suis un jeune commandant prématurément à la retraite. Même si j’ai l’impression d’avoir fait le tour de tous mes rêves, d’avoir épuisé les réserves créatives, un appel certain me triture l’intérieur — une forme d’intuition qui me commande de reprendre la barre du Vaisseau

Antoine, mon garçon, est assis devant la maison, face au jardin. Il a apporté quelques livres avec lui et récite des histoires aux plants de tomates:

— Qu’est-ce que tu fais mon loup?
— Je parle aux plantes, papa. Tu m’as dit que ça les aide à grandir. Tu te souviens?

Il a raison. Je lui ai en effet raconté ce que j’avais lu quelque part à ce propos lorsque nous préparions le jardin. Il s’arrête un instant et me dit:

— Est-ce que tu savais que les petites graines qui font des fleurs, elles dorment en dessous de la terre tout l’hiver avant de pousser quand la neige fond? C’est fou! Hein?

Je hoche affirmativement de la tête pendant qu’il rapatrie les livres de contes et dit au revoir aux fleurs et aux légumes. 

Et si une fulgurante créativité avait germé tout ce temps à l’intérieur de moi? L’appel à la création est peut-être simplement une fleur qui tente d’éclore par-delà les ténèbres? Je devrais peut-être écouter cette intuition. Ou pas. Je n’en sais trop rien!

En entrant dans la maison, j’entends le «ding!» familier de mon téléphone qui m’indique que j’ai reçu un courriel. Doux Jésus! C’est Charles. Ça fait un bail que je n’ai pas eu de nouvelles de lui.

Hors d'oeuvre

J’ai appétit je dévore la crinoline fleurie au-delà du miroir où les lèvres bonbons embrassent le couperet du boucher qui danse quand les astres farcis sont prétextes aux regards de la chair qui écume un filet du destin dans un corps de chagrin qui accueille l’aurore au détour imprévu de la vie qui s'endort évanouie assoupie sous les phares de la mort

 

Faites vite avant de vous étendre et d’éteindre la lumière